mercredi 22 octobre 2014

Némo, Alain Serres



Les frontières du territoire de Némo n’appartiennent qu’à lui. Elles dessinent exactement l’ombre de son corps. Même entre ses doigts, même entre ses jambes, même autour de chacun de ses cheveux : c’est son pays. Aucune agression extérieure n’est autorisée. Aucune armée n’a le droit de passer cette limite. Ni avec un sourire, ni avec la voix autoritaire d’un adulte. Toute forme de violence sur le fragile pays de Nemo est une déclaration de guerre à l’humanité toute entière.

Alain Serres
Je serai trois milliards d’enfants

Rue du Monde, 2009

jeudi 2 octobre 2014

Quotidiennes pour résister, Georges Cathalo


Ah oui les robots les automates  
Les ordinateurs les tablettes
Et les consoles qui ne consolent pas
On connaît ça et ça suffit
On n’en veut plus on veut rêver
On veut juste jouer entre nous
Construire un avion en papier
Admirer les nuages
Colorier les fenêtres de la classe


Et courir autour de la cour.

Entrer en dissidence en résistance 
Aux préjugés aux impulsions
Redécouvrir les territoires
Trop jalonnés trop balisés
Redécouvrir le calme et la lenteur
Et la patience et la tendresse.
Un peu plus chaque matin 
Vivre doit s’écrire debout
A l’encre rouge
Seul de préférence
Avec des cartouches de mots
Prêtes à servir
Dans un silence de cathédrale.
Un livre et un livre seulement 
S’il recèle des surprises
Charmes et violences
Tendresses et provocations
Et tout un arsenal d’armes fatales
Qui serviront peut-être un jour
A construire ou à reconstruire.

Encore heureux de ne pas être obligé 
De piétiner dans les flaques de l’actualité
De goûter aux faits-divers
De s’aligner dans des files dociles
Encore heureux de pouvoir avancer seul
Au milieu des déserts modernes.


Et nous voici envasés 
Dans les confusions mentales
Sous des flots d’images brutales
Où les horreurs se banalisent
Comment faire pour résister
A tout ce qui défigure et dégrade
Allumer des contre-feux


Créer des contre-poisons.

Il ne suffira pas de s’indigner 
Ou de hurler face à la nuit
Ou de prendre les armes
Car nos jours sont comptés
Du local ou global du vide au plein
Du tout au rien du rien au tout.


Quotidiennes pour résister
Poésie en voyages  
2013

mercredi 1 octobre 2014

L'enfance, Christian Bobin


Les enfants ont un privilège :
On ne leur demande pas
De justifier leur existence.
On ne demande pas à un enfant
Ce qu’il fait dans la vie.
On le sait bien :
Il joue, il pleure, il rit.
Il vit, et ça suffit à vivre…

L’enfance n’a ni début ni fin.
L’enfance est le milieu de tout.
Comment rejoindre le milieu de tout.
Cela se fait sans vous _ par la grâce
D’un amour plus rapide que vous-même,
Plus rapide que votre peur ou que le bruit


Du vent dans les branches.

jeudi 11 septembre 2014

Quand ils sont venus, Martin Niemöller

Quand ils sont venus chercher les communistes,
je n'ai rien dit,
je n'étais pas communiste.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
je n'ai rien dit,
je n'étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus chercher les juifs,
je n'ai pas protesté,
je n'étais pas juif.
Quand ils sont venus chercher les catholiques,
je n'ai pas protesté,
je n'étais pas catholique.
Plus ils sont venus me chercher,
et il ne restait personne pour protester


Texte de Martin Niemöller (1892-1984)
* pasteur protestant arrêté en 1937 et envoyé au camp de concentration de Sachsenhausen. Il fut ensuite transféré en 1941 au camp de concentration de Dachau. Libéré du camp par la chute du régime nazi, en 1945

mercredi 3 septembre 2014

Ma renarde, René Char


Ma renarde, pose ta tête sur mes genoux. Je ne suis pas heureux et pourtant tu suffis. Bougeoir ou météore, il n'est plus de cœur gros ni d'avenir sur terre. Les marches du crépuscule révèlent ton murmure, gîte de menthe et de romarin, confidence échangée entre les rousseurs de l'automne et ta robe légère. Tu es l'âme de la montagne aux flancs profonds, aux roches tues derrière les lèvres d'argile. Que les ailes de ton nez frémissent. Que ta main ferme le sentier et rapproche le rideau des arbres. Ma renarde, en présence des deux astres, le gel et le vent, je place en toi toutes les espérances éboulées, pour un chardon victorieux de la rapace solitude.





René Char
Fureur et mystère - Gallimard