mercredi 1 octobre 2014

L'enfance, Christian Bobin


Les enfants ont un privilège :
On ne leur demande pas
De justifier leur existence.
On ne demande pas à un enfant
Ce qu’il fait dans la vie.
On le sait bien :
Il joue, il pleure, il rit.
Il vit, et ça suffit à vivre…

L’enfance n’a ni début ni fin.
L’enfance est le milieu de tout.
Comment rejoindre le milieu de tout.
Cela se fait sans vous _ par la grâce
D’un amour plus rapide que vous-même,
Plus rapide que votre peur ou que le bruit


Du vent dans les branches.

jeudi 11 septembre 2014

Quand ils sont venus, Martin Niemöller

Quand ils sont venus chercher les communistes,
je n'ai rien dit,
je n'étais pas communiste.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
je n'ai rien dit,
je n'étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus chercher les juifs,
je n'ai pas protesté,
je n'étais pas juif.
Quand ils sont venus chercher les catholiques,
je n'ai pas protesté,
je n'étais pas catholique.
Plus ils sont venus me chercher,
et il ne restait personne pour protester


Texte de Martin Niemöller (1892-1984)
* pasteur protestant arrêté en 1937 et envoyé au camp de concentration de Sachsenhausen. Il fut ensuite transféré en 1941 au camp de concentration de Dachau. Libéré du camp par la chute du régime nazi, en 1945

mercredi 3 septembre 2014

Ma renarde, René Char


Ma renarde, pose ta tête sur mes genoux. Je ne suis pas heureux et pourtant tu suffis. Bougeoir ou météore, il n'est plus de cœur gros ni d'avenir sur terre. Les marches du crépuscule révèlent ton murmure, gîte de menthe et de romarin, confidence échangée entre les rousseurs de l'automne et ta robe légère. Tu es l'âme de la montagne aux flancs profonds, aux roches tues derrière les lèvres d'argile. Que les ailes de ton nez frémissent. Que ta main ferme le sentier et rapproche le rideau des arbres. Ma renarde, en présence des deux astres, le gel et le vent, je place en toi toutes les espérances éboulées, pour un chardon victorieux de la rapace solitude.





René Char
Fureur et mystère - Gallimard

vendredi 15 août 2014

Invitation au dictionnaire, Jean Rousselot



Les mots bien sûr nous servent à parler
Même pour dire des bêtises
Mais quel plaisir à employer certains
Dont on ne sait pas très bien
Voire pas du tout ce qu’ils signifient.
Exemple  « holothurie »
Qui fait penser à la guerre
Alors que c’est le nom du concombre de mer
Autre exemple, l’ « asyndète »
Qui, si nous en avions, rappellerait nos dettes
Alors qu’il s’agit d’une absence de virgule,
Et l’ « odontostomatologie »
Qui voudrait peut-être dire :
Qu’on a des tomates au logis.

Au fait c’est quoi ? Allez-y voir
Dans le Larousse ou le Robert
Et tandis que vous serez dans les O
Renseignez-vous sur l’ « ornithorynque »
L’ « opopanax » et l’ « opuscule ».


Jean ROUSSELOT
Tiens bon la rampe !
Le farfadet bleu, 2001

jeudi 7 août 2014

Train d'émigrants, Gianni Rodari



Elle n'est pas lourde à porter
La valise d'un émigré...

Un peu de terre de mon village
Pour n'être pas seul en voyage.. '

Un vêtement, de l'eau, du raisin,
Un peu de tout, un peu de rien.
Mais le coeur, je ne l'ai pas emporté :
Dans la valise, il n'est pas entré.

Il avait trop de peine à tout quitter,
La mer, il ne voulait pas la traverser.

Il est resté là-bas, fidèle comme un chien
A cette terre qui ne donne plus de pain :
Ce petit champ qu'on aperçoit au loin...
Mais le train court : on ne voit plus rien.


Gianni RODARI
De la Terre au Ciel,
Rue du Monde 2010

jeudi 17 juillet 2014

Oser encore, Andrée Chédid




Oser encore recourir au visage

Oser encore

Que brasses-tu, ami, qui ne s’écarte ?

Où souhaiter la tendre halte
Si ce n’est avec l’autre
Plus d’une fois accordé ?

Quel chemin, ami, ne se conteste ?

Quel chant ne rompt le tocsin ?
En quelle terre fugace reprendre vie,
Si ce n’est en l’autre
Par-delà le soupçon ?

Oser encore recourir à l’espoir

Oser encore

Porter l’instant et le rendre à lui-même

Répondre quel qu’il soit
Au baiser de la terre,
Vouloir ce plus loin dont on ne sait le nom.


Andrée CHEDID
“Au cœur du cœur” Librio poésie